LâEurope suffoque, et 84 % de ses bĂątiments sont sans protection
Dr Thami Croeser · Analyse Ă lâappui de Croeser, Rahman & Ghosh (2026), Nature Communications
En mars, nous avons publiĂ© un article dans Nature Communications sur les canicules. Et justement, une vague de chaleur historique Ă©crase Paris en ce moment, et la situation nâest guĂšre plus rassurante en Allemagne, en Italie ou en Espagne. Londres aussi est touchĂ©e.
Hier, en lisant ce qui se passait en France, jâai pensĂ© Ă tout ce bĂ©ton et cet asphalte brĂ»lants dans chaque ville, et jâai dĂ©cidĂ© de lancer une analyse massive pour cartographier prĂ©cisĂ©ment combien de bĂątiments dans chaque ville disposent de suffisamment dâombre pour protĂ©ger leurs habitants. Je mâinquiĂ©tais des effets mortels dâ« Ăźlot de chaleur urbain » qui se produisent quand de grandes surfaces dâasphalte et de bĂ©ton chauffent â et restent chaudes â dans les parties non ombragĂ©es des villes.
Mon analyse a réussi à couvrir bon nombre des villes les plus touchées par la chaleur en ce moment et⊠le résultat est tout simplement sidérant.
Je vais surtout laisser les cartes parler dâelles-mĂȘmes, mais les conclusions sont brutales :
- 84 % des logements et lieux de travail nâont pas la canopĂ©e arborĂ©e minimale pour Ă©viter les effets les plus graves de la chaleur.
- La plupart dâentre nous ne sont mĂȘme pas proches de niveaux de protection suffisants. Dans la majoritĂ© des villes Ă©tudiĂ©es, plus de la moitiĂ© des bĂątiments disposent de moins de la moitiĂ© de la canopĂ©e nĂ©cessaire autour dâeux.
- En France, les quartiers dĂ©favorisĂ©s sont mesurablement plus chauds et moins ombragĂ©s. Au Royaume-Uni et en Allemagne, la relation est plus complexe â mais lâexposition est inĂ©gale partout.
- Les quartiers correctement ombragés sont de 4 à 10 degrés plus frais que les points chauds observés dans chaque ville.
Ce que jâai mesurĂ©
Jâai cartographiĂ© la canopĂ©e arborĂ©e dans un rayon de 60 mĂštres autour de chaque bĂątiment dans 25 villes europĂ©ennes â 5,5 millions de bĂątiments dans sept pays. La question : chaque bĂątiment dispose-t-il du seuil de 30 % de canopĂ©e nĂ©cessaire pour rĂ©duire les dangereux effets dâĂźlot de chaleur ? Soixante mĂštres, câest la zone critique ; un parc Ă trois rues ne rafraĂźchit pas votre rue. Les donnĂ©es de canopĂ©e proviennent de lâEnvironmental Insights Explorer de Google (0,2 m, 19 villes), complĂ©tĂ©es par un jeu de donnĂ©es Ă 1 m pour les autres (mĂ©thodologie complĂšte).
5,5M
Bùtiments analysés
84%
En dessous du seuil de canopée
25
Villes européennes cartographiées
7â37%
Des citadins français dans des zones chaudes et défavorisées
Le classement
Cologne et Hambourg sâen sortent le mieux, avec environ 45 % des bĂątiments correctement protĂ©gĂ©s. Nice suit avec 41 %. AprĂšs cela, la situation se dĂ©grade rapidement. La pire est Sevilla â une ville qui atteint rĂ©guliĂšrement 44 °C â oĂč 98 % des bĂątiments sont en dĂ©ficit.
Quelques points saillants :
- Paris : 96 % des 119 000 bùtiments en dessous du seuil. Couverture arborée moyenne dans un rayon de 60 m : à peine 12 %.
- London : 93 % des 1,5 million de bĂątiments.
- Lyon : 84 % en dessous du seuil â dans une ville qui a atteint 41 °C la semaine derniĂšre.
- Les villes allemandes sont les meilleures dâEurope (54â80 % en dessous), Cologne et Hambourg bĂ©nĂ©ficiant dâune vĂ©gĂ©tation de jardins Ă©tendue. Les villes mĂ©diterranĂ©ennes et le Royaume-Uni sont les plus mal lotis (69â98 %). Dans tous les cas, le dĂ©ficit est critique.
Ă quelle distance sommes-nous du compte ?
Ce nâest pas seulement que la plupart des bĂątiments sont en dessous du seuil â câest Ă quel point ils en sont loin. Dans la plupart des villes, la moitiĂ© de tous les bĂątiments ont moins de 10 % de canopĂ©e Ă proximitĂ©. Ce nâest pas un petit Ă©cart Ă combler. On parle de tripler la couverture arborĂ©e Ă proximitĂ© des habitations.
DĂ©placez le curseur ci-dessus. MĂȘme avec un objectif minimal de 20 % dâombrage, la situation sâamĂ©liore Ă peine pour de nombreuses villes.
Lâombre est inĂ©gale â mais le schĂ©ma varie selon les pays
Cette vague de chaleur nâest pas vĂ©cue de la mĂȘme façon par tous. Ă lâaide de donnĂ©es nationales de revenus et de prĂ©caritĂ©, jâai vĂ©rifiĂ© si les zones les plus pauvres supportent une plus grande part du fardeau thermique. Jâai pu le faire pour 17 des 25 villes, couvrant la France, le Royaume-Uni, lâAllemagne, lâEspagne, lâItalie et le Portugal. (Toutes les villes ne sont pas reprĂ©sentĂ©es ; pour les autres, nous nâavons pas pu obtenir de donnĂ©es de chaleur et/ou de revenus adaptĂ©es dans un dĂ©lai aussi court.)
Une chose se vĂ©rifie partout : la canopĂ©e est le grand prĂ©dicteur de la chaleur. Dans chaque ville Ă©tudiĂ©e, les quartiers les moins arborĂ©s sont plus chauds, et le lien est souvent trĂšs fort â Nice (Ï = â0,80), Milan (â0,77), Madrid (â0,70), Bristol (â0,64). Quoi quâil en soit par ailleurs, ce sont les arbres qui rafraĂźchissent.
Ce qui varie, câest qui se retrouve sans eux.
En Espagne, le schĂ©ma est net et familier : plus pauvre veut dire plus chaud. Sevilla prĂ©sente le gradient revenusâchaleur le plus marquĂ© de tout le jeu de donnĂ©es (Ï = â0,57), dans une ville qui dĂ©passe rĂ©guliĂšrement 44 °C ; son cĆur aisĂ© et compact reste relativement frais tandis que les vastes quartiers de lâest cuisent. Madrid raconte la mĂȘme histoire (revenusâchaleur Ï = â0,36) â le cĆur nord aisĂ© est ombragĂ© et protĂ©gĂ©, le sud plus pauvre chaud et exposĂ©.
La France fait Ă©cho. Ă Marseille et Ă Nice, les quartiers plus pauvres ont nettement moins de couvert arborĂ© et des tempĂ©ratures mesurablement plus Ă©levĂ©es (Marseille revenusâchaleur Ï = â0,45 ; Ă Nice, les collines aisĂ©es sont verdoyantes tandis que les quartiers denses du littoral sont exposĂ©s). Lyon et Toulouse montrent le mĂȘme gradient, plus attĂ©nuĂ©.
Mais la relation nâest pas universelle, et lâItalie en donne la preuve. Ă Milan, le schĂ©ma sâinverse : le centre dense, historique et aisĂ© est le cĆur chaud, tandis que les pĂ©riphĂ©ries plus dĂ©favorisĂ©es sont plus vertes et plus fraĂźches. Rome se rapproche du schĂ©ma habituel â les quartiers plus dĂ©favorisĂ©s y sont bien plus chauds (Ï = +0,18). Dans les deux cas, la canopĂ©e gouverne toujours la tempĂ©rature ; câest la gĂ©ographie sociale qui bascule.
Le Royaume-Uni et lâAllemagne sont les cas les plus troubles. Ă London, les quartiers les plus dĂ©favorisĂ©s ne sont pas uniformĂ©ment les moins ombragĂ©s â des citĂ©s du centre cĂŽtoient dâanciens espaces verts, tandis que certaines zones de rĂ©novation dĂ©nudĂ©es sont aisĂ©es (173 000 logements se trouvent encore dans des mailles chaudes et peu arborĂ©es rien quâĂ London). Dans les villes allemandes, le revenu ne prĂ©dit presque pas la chaleur : lâinĂ©galitĂ© y est gĂ©ographique plutĂŽt que socio-Ă©conomique, les arbres se concentrant dans les quartiers pĂ©riphĂ©riques et les parcs plutĂŽt que dans les quartiers denses oĂč vit la majoritĂ© des habitants.
Le fil conducteur : partout oĂč les arbres manquent, il fait chaud â et dans la majeure partie de lâEurope, ce sont les quartiers plus pauvres qui en ont Ă©tĂ© privĂ©s.
Ce nâest pas la densitĂ© le problĂšme â les endroits frais sont souvent denses
Voici le résultat qui devrait changer notre façon de penser le verdissement urbain.
Au sein dâune mĂȘme tranche de densitĂ©, les quartiers les plus frais, ombragĂ©s par les arbres, sont de 4 Ă 10 °C plus frais que les plus chauds, pauvres en arbres. Ă Paris, mĂȘme Ă 40â60 logements par hectare, lâĂ©cart atteint 12 °C. Ă Birmingham, 8 °C.
Ce sont des zones urbaines denses. Des appartements, des commerces, des bureaux. La diffĂ©rence ne tient pas Ă la densitĂ© â mais au fait que quelquâun a prĂ©servĂ© les arbres, ou a rĂ©ussi Ă les faire planter.
En fait, nous avons trouvĂ© des sites remarquables oĂč coexistent des pĂŽles dâactivitĂ© et une densitĂ© rĂ©sidentielle raisonnable, tout en restant frais. Explorez ces pĂ©pites pour chaque ville ci-dessous.
Note sur la temporalitĂ©. Les tempĂ©ratures de surface proviennent dĂ©sormais de la canicule de juinâjuillet 2026 elle-mĂȘme, captĂ©es par Landsat Ă quelques jours du pic pour la plupart des villes (France, Allemagne, Italie, Espagne, GrĂšce et Portugal) ; les villes britanniques utilisent des scĂšnes de fin mai 2026. Quelques villes sans passage clair en 2026 â Leeds, Liverpool et Newcastle â conservent des scĂšnes antĂ©rieures, et Berlin utilise un composite de juillet 2025 (ses passages de juin 2026 Ă©taient trop nuageux). La rĂ©partition spatiale des Ăźlots de chaleur est stable dâune canicule Ă lâautre : les cartes restent donc reprĂ©sentatives mĂȘme lĂ oĂč une scĂšne exacte du jour de pointe nâĂ©tait pas disponible.
Trois obstacles pour des villes plus fraĂźches
Dans notre article paru dans Nature Communications (en accÚs libre), nous identifions trois obstacles que la foresterie urbaine doit franchir pour que les arbres puissent réellement rafraßchir les villes :
- La canopĂ©e doit ĂȘtre proche des habitations â Les moyennes de 15â20 % de couverture arborĂ©e Ă lâĂ©chelle dâune ville masquent la rĂ©alitĂ© : les logements individuels en ont bien moins. Un parc Ă deux quartiers de chez vous ne rafraĂźchit pas votre appartement. Un problĂšme central est que les arbres sont souvent plantĂ©s trĂšs espacĂ©s en milieu urbain. Ces donnĂ©es le rendent visible pour la premiĂšre fois Ă lâĂ©chelle du bĂątiment.
- Les arbres ont besoin dâespace pour grandir, et dâeau â Beaucoup des zones les plus chaudes et les plus dĂ©pourvues de canopĂ©e sont aussi les plus impermĂ©abilisĂ©es. Un arbre plantĂ© dans une fosse dâun mĂštre carrĂ© entourĂ© dâasphalte ne produit quâune fraction du rafraĂźchissement dâun arbre disposant dâun volume de sol et dâun apport en eau suffisants.
- Les arbres ont besoin dâune bien meilleure protection â Un arbre nouvellement plantĂ© ne produira pas dâombre significative avant 15 Ă 20 ans. Les canicules qui frappent lâEurope aujourdâhui ont Ă©tĂ© dĂ©terminĂ©es par des dĂ©cisions de plantation (ou de non-plantation) prises il y a une gĂ©nĂ©ration. Chaque arbre mature que nous perdons aujourdâhui est irremplaçable dans tout horizon temporel qui compte.
Ces enjeux mĂ©ritent quâon sây attarde : la diffĂ©rence que fait la canopĂ©e est considĂ©rable.
MĂ©thodologie complĂšte, sources de donnĂ©es et validation : MĂ©thodes & DonnĂ©es â
Analyse spatiale inĂ©dite par Dr Thami Croeser, juin 2026. DonnĂ©es : classification arborĂ©e par ML Google EIE 0,2 m (2020â2024, 19 villes) + hauteur de canopĂ©e Meta/WRI 1 m (2020, reste), Landsat 9 LST (30 m), bĂątiments BD TOPO / Overture Maps, indices de revenu et de prĂ©caritĂ© INSEE Filosofi (FR) / IMD 2025 (R-U) / Zensus 2022 (DE) / INE ADRH 2023 (ES) / Istat 2021 (IT) / recensement 2021 (PT). Analyse rĂ©alisĂ©e Ă lâappui de : Croeser, T., Rahman, M. & Ghosh, A. (2026). Urban forestry for cooler cities faces three critical hurdles. Nature Communications.